SEPTEMBRE 1960  RED STAR 93

Au mois de juillet, nous avions évoqué, sur le site un article paru dans Miroir du Football, de septembre 1960 consacré à la radiation du Red Star du professionnalisme. Des internautes nous ont demandé l'intégralité de l'article, que nous reproduisons aujourd'hui.

LE RED STAR EST RADIE. MAIS …
L'ASSAINISSEMENT DU FOOTBALL
PROFESSIONNEL N'EST PAS TERMINE

Résumons d'abord les faits. En juin, le RED STAR est déclassé du Championnat de France de Division 2. Motif : il a acheté des victoires en payant la complaisance de certains adversaires. Sanctions officielles : suspension de 3 ans pour son président, M. ZENATI, radiation à vie pour son entraîneur Charles NICOLAS.
En août de la même année, le RED STAR reprend sa place en deuxième Division. Officiellement, il est pourvu d'un nouveau président et d'un nouvel entraîneur. Réellement, il n'y a rien de changé, aux leviers de commande du club on trouve les deux hommes sur lesquels se sont abattues les "foudres" de la Ligue Nationale. Dans le milieu du football professionnel, personne n'ignore ce dernier point, mais tout le monde ou à peu près, ferme les yeux.
Le 30 avril 1960, un dirigeant du Red Star tente de soudoyer le gardien de but nantais SOMLAY. Mise immédiatement au courant par les soins de Somlay, la Ligue ouvre "une enquête". Si discrète que le Championnat se poursuit, et que le 29 mai, à Saint-Ouen, 16 000 spectateurs suivent avec passion le match RED STAR – TROYES qu'ils croient décisif pour l'accession en Division 1. Ils apprendront un mois et demi plus tard qu'ils ont été indignement "roulés", que si le Red Star avait gagné, il aurait été immédiatement déclassé. Cependant personne ne propose de REMBOURSER les 6 millions de recette encaissés pour ce "match-bidon".
Par qui le bon public a-t-il été mis au courant de son infortune ? Par la Ligue ? Non. Par un journal. Par L'Equipe, dont les "révélations" suscitent un communiqué à la fois embarrassé et indigné de la Ligue, qui prétend avoir besoin du silence pour "poursuivre son enquête".
Quelques jours plus tard, soit trois mois après qu'elle ait pris connaissance de l'affaire Somlay, la Ligue prend une première série de décisions : elle suspend M. Zenati et le trésorier Rafaillac, exige la présentation d'un nouveau Comité sous peine de mise hors compétition du Red Star. Le 5 août, ce Comité, trop manifestement constitué par des "hommes de paille" est récusé par la Ligue, et M. MALAUD, appelé d'urgence (par qui ?) refuse in-extremis de donner sa caution. La Ligue octroie un nouveau délai au Red Star, se réservant de prendre une décision définitive QUATRE JOURS avant le début du Championnat.
Enfin, le 18 août, la Ligue se décide et radie le Red Star de ses contrôles.
Cette mesure s'imposait de toute évidence, non seulement parce qu'il était en bonne justice impossible de conserver un club qui avait deux fois bafoué l'honneur sportif, mais encore parce que sa présence eût jeté dans l'esprit du public un doute sur la sincérité du Championnat tout entier.
Est-ce à dire que la Ligue a fait son devoir, et tout son devoir ? Son silence prolongé, son attitude embarrassé devant les révélations de la Presse, ses tergiversations répétées, incitent à penser qu'elle eût préféré étouffer une affaire aussi "embarrassante".
Pourquoi a-t-elle soigneusement évité de citer le nom de l'auteur de la tentative de corruption qui était le principal coupable ?
Pourquoi a–t-elle évité de demander au président du Red Star d'expliciter ses menaces de révélations qui "l'entraîneraient trop loin " ?
Est-ce parce que ces révélations risquaient de mettre en cause d'autres plus coupables de délits similaires et peut-être d'autres "corps constitués" du football français ? Car on peut truquer des matchs sans corrompre des joueurs.
En fait, trop de questions soulevées par cette affaire restent sans réponse … Et la Ligue est loin d'avoir convaincu les sportifs qui exigeaient toute la lumière sur les "mystères" du football professionnel. Certains ne manqueront pas de mettre en cause le professionnalisme. Ils auraient tort, l'existence du professionnalisme en football se justifie aussi aisément que celui du professionnalisme dans n'importe quelle branche de l'activité humaine. C'est une conséquence naturelle de la division du travail, et quel que soit le patronyme dont on l'affuble, son existence est reconnue dans tous les pays du monde. En revanche, l'affaire du RED STAR apparaît comme la conséquence logique de l'organisation du professionnalisme en France, organisation fondée sur la primauté de l'argent.
L'absurde système des transferts n'est pas seulement une injure à la dignité des joueurs professionnels. Elle renforce l'emprise de l'argent sur le football en exigeant uniquement la propriété des gros capitaux nécessaires à l'achat de joueurs. Si le système des contrats à temps remplaçait le système des transferts, les salaires des joueurs pourraient être garantis par les recettes, et l'intervention de prétendus mécènes serait inutile. On comprend pourquoi les dirigeants actuels ne tiennent nullement à abolir le transfert qui constitue la raison d'être de beaucoup d'entre eux.
On comprend ainsi l'étroitesse de leurs vues. Incapables de concevoir les immenses possibilités de développement du sport qu'ils prétendent gérer, ils se limitent dans tous les domaines à des perspectives de petits épiciers. Leurs rapports avec la télévision, qui a déjà apporté, et qui pourrait apporter une aide formidable à l'extension du football, sont caractéristiques de cet esprit étriqué, limité à l'examen des résultats immédiats.
Le maintien de la "Coupe Drago", la caricaturale traduction de l'idée du match international inter-club en "Coupe de l'Amitié" hors saison, la persistance du championnat à 20 clubs sont autant de manifestations de ces calculs dénués d'envergure et d'obstacles à l'épanouissement de l'élite de nos footballeurs. On comprend enfin que la toute puissance de l'argent étant considérée comme un credo, certains dirigeants se refusent d'admettre que le succès sportif échappe à son emprise.
Rien d'étonnant si l'on assiste à un effondrement progressif de la moralité dans le milieu du football. L'œuvre de désagrégation morale est si avancée que l'on n'est guère étonné lorsque des gens, absolument étrangers au scandale du Red Star, répètent sottement :
- Il aurait mieux valu étouffer l'affaire. Au fond , ce n'était pas très grave ! …
Il est vrai que lorsque des sportifs honnêtes en arrivent à penser que l'instauration des Concours de Pronostics prônée par la Ligue Nationale serait pour le football un don des dieux, on peut se demander si les limites de la naïveté seront un jour atteintes.

François Thébaud

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